L’affiche de Sundown, un film réalisé par Michel Franco. Avec Tim Roth, Charlotte Gainsbourg.

Ne vous est-il jamais arrivé d’être énervé quand votre interlocuteur ne réagit ni en paroles, ni en actes à vos sollicitations ? Rien calme plat. La tempête fait rage dans votre tête, dans votre vie. Vous avez besoin de lui, d’elle, mais aucune réaction. Vous êtes désemparé, impuissant. Vous ne comprenez rien. Vous êtes face à une mer d’huile, sans remous, comme si rien n’atteignait l’autre, ne le faisait bouger.

L’histoire

La première image en gros plan de Sundown est celle d’une poignée de poissons (des carpes ?) juste sortis de l’eau. Le ton est donné : nous sommes dans l’univers apparemment silencieux de l’océan, un univers qui va s’effondrer, comme ces poissons vont mourir, extraits de leur environnement vital. Un homme, une femme et deux enfants d’une vingtaine d’années se prélassent luxueusement sur des transats au bord de l’eau, dans un hôtel en pays exotique. Peu de paroles échangées, quelques rires, quelques remarques rapides. Le spectateur doit se contenter des images pour interpréter la situation que Michel Franco, le réalisateur mexicain propose. Les indices livrés pour comprendre la situation sont maigres. Nous apprenons au fur et à mesure que l’homme et la femme du couple sont frères et sœurs, multi-miliardaires, à la tête d’une industrie d’élevages et d’abattoirs de porcs.

Face au silence, la projection

Face à un individu qui ne répond plus, nous sommes décontenancés, livrés à nous-mêmes. Nous n’avons plus accès à l’intériorité de l’autre. La communication est rompue. Nos questions rebondissent et reviennent nous frapper en pleine face et ça fait mal. Face au silence que nous n’attendons pas, notre réaction est la violence verbale puis gestuelle.

Quand Bérénice Bennett apprend la mort de leur mère par téléphone, elle réagit. Vite. Faites-vos valises, nous partons. Face à l’évènement soudain et irréversible, Neil Bennett le frère, oppose toujours son silence et malgré l’évenement tragique, et devant les pleurs et cris de sa sœur, Neil non seulement ne réagit pas, mais utilise le mensonge en invoquant la perte de son passeport, ce qui lui évite de prendre l’avion pour se rendre aux obsèques. Spectateur des actes de Neil, nous ne comprenons toujours pas ses motivations. Dans nos vies, quand nous ne comprenons pas, quand nous nous sentons menacé dans notre équilibre, nous mettons en place des mécanismes de défense, nous projetons nos propres explications, nos pour combler ce vide du sens. Pourquoi Neil agit-il ainsi ? Il a envie d’être seul ? Visiter Acapulco ? Rencontrer quelqu’un ? Nous nous mettons à sa place. Nous explorons nos propres désirs, ce que nous ferions à sa place. La projection est un mécanisme de défense qui consiste à attribuer à l’autre des pulsions qu’il a en lui mais qu’il ne reconnaît pas. Ainsi, nous donnons du sens aux actions de l’autre à partir de notre prisme personnel. Evidemment c’est une fausse route. Projeter sur l’autre, c’est avant tout une façon de s’exprimer sur soi. Face au silence de leur oncle, Alexa et Colin en viennent à le frapper. Le silence de leur oncle leur donne un espace pour leur propre expression, émotions, sentiments, pensées. Ce silence leur fait violence. Mais c’est pourtant le seul moyen que trouve Neil pour vivre à leur côté.

Le silence de l’analyste

L’analyste à l’écoute de son patient est réputé silencieux – parfois trop. C’est un silence encadré, qui accueille, qui laisse la place à la parole de l’autre, qui n’interfère pas, qui veille au jaillissement du sens. C’est un silence qui laisse la place à la communication. Qui laisse l’espace pour que la parole authentique s’approche de la lumière. Au début, ce silence peut être perçu comme une attaque face à laquelle l’analysant utilise la défense. Quoi ? je vous parle et vous ne dites rien ? Questionne l’analysant. Je ne suis pas là pour vous répondre, mais pour vous entendre répond l’analyste.Car l’espace de la psychanalyse n’est pas l’espace du quotidien. C’est un espace où celui qui veut garder le silence face à l’analyste peut le faire. Aussi longtemps qu’il le souhaite. Nulle explication à donner. Ni justification. Juste la séance à payer :)). Le silence est accueilli. Le psychanalyste est en mesure d’entendre, d’accepter ce silence sans interférer avec sa propre vie qu’il a avant son patient déroulée et explorée.

Que faire face au silence imposé ?

Plusieurs solutions sûrement et peut-être aucune. Le silence d’une personne qui nous est proche montre que cette personne a quelque chose à vivre qui nous est probablement inaccessible. Et après des tentatives d’entrer en communication avec elle, après des monologues en guise de dialogues, se taire et observer.

La première des choses, observer et s’observer

Observer le corps, les gestes, les yeux. Ce qui exprime sans bruit notre intériorité. Observer. Parce-que la langue, les mots sont impuissants. Parce-que questionner ne sert plus à rien. Être à côté et juste observer et s’observer. Constater les effets sur nous-mêmes et l’état dans lequel nous sommes. Et accepter que la relation avec l’autre soit différente. N’être plus dans l’attente d’explications qui nous rassureraient nous.

Accepter que nous ne pouvons pas tout comprendre de l’autre

Accepter que nous ne pouvons pas être sauveur. Accepter que c’est son choix, accepter que le silence est juste ce qu’il est en mesure de proposer. Accepter cette posture, aussi violente soit-elle, c’est aussi prendre acte de la possibilité que l’autre se prenne en charge lui-même. Sans nous.

Accepter l’autonomie de l’autre

Nous ne sommes pas aussi indispensables que nous le pensons. Bérénice et Neil, à la mort de leur mère, sont les héritiers d’une colossale fortune. Neil manifeste qu’il n’a pas besoin de cet argent. Il renonce à son héritage. Il fait un autre choix que celui de sa famille qui ne le comprend plus. Aux yeux de sa sœur, de sa nièce, de son neveu, il est perdu. Il choisit un hôtel populaire. Es-tu en sécurité ? lui demande sa sœur. Peu lui importe. Il traîne en tongues dans le café installé sur la plage, à boire des bières, délaissant les coktails colorés de l’hôtel protégé.

Proposer des solutions

Reconnaissant son impuissance face aux choix de son frère de s’écarter de la gestion de l’entreprise, Bérénice propose une solution, après avoir écouté le désir de son frère. Les solutions proposées risquent d’être réfutées. Mais si elles arrivent après ce temps d’observation et d’introspection, elles seront entendues. Peut-être pas suivies. Mais entendues. Il s’agit là d’d’accepter la liberté d’action de l’autre et de renoncer à notre toute puissance sur l’autre.

Michel Franco est né en 1979 au Mexique. Sundown est son 7ème long métrage. En 2017, il a remporté au Festival de Cannes le prix du jury Un certain regard pour Les filles d’Avril. Son film de 2012 Después de Lucia l’a rendu célèbre. Il montre dans tous ses films la réalité sociale du Mexique, les rapports de classe, l’impunité de la violence. 

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